Texte écrit par son élève et ami, membre du FSJU et professeur d’hébreu à Aquiba-Strabourg.
Gabriel Attias
Armand Abécassis n’est plus. Voilà une phrase, difficilement prononçable même si la réalité est têtue et que j’ai vu de mes propres yeux le cercueil mis en terre.
C’est que notre tradition nous a enseigné que les justes continuent d’exister, même après leur mort physique. L’enseignement du maître comme son rayonnement dépassent l’existence de ce dernier. Tant qu’il y aura sur terre, un lecteur qui se penchera sur ses écrits, tant qu’un enfant d’Israël se revendrera de son héritage spirituel et le voilà revenu de la nuit pour briller et éclairer à nouveau.
Armand lui-même a passé son existence, à ressusciter les maîtres d’Israël à travers son enseignement comme il l’ a fait avec le Shla Haqadosh auquel il a consacré un important travail de recherche universitaire, mais également à Manitou, auquel il vouait une grande admiration et surtout une reconnaissance perpétuelle.
Mais le « maître » par lequel tout a commencé est un inconnu des universités et autres institutions académiques. Il s’agit de Rabbi Elazar Mouyal de Casablanca duquel Armand a dressé un portrait tout en délicatesse dans un ouvrage collectif « hommage au maîtres ».
Rabbi Eleazar est de ces hommes illustres qui agissent dans l’ombre pour mieux mettre en lumière, les grands destins. Il a su donner à Armand l’impulsion première qui fut d’abord une luciole avant de devenir un phare. Ce Maître secret et discret prit en charge le petit arbuste, que lui confie Madame Abécassis mère, de mémoire bénie, pour en faire un cèdre majestueux aux racines profondément ancrées dans le judaïsme marocain et dont le feuillage et les branches se prolongeront en France, en Belgique en Suisse et jusqu’au lointain Canada.
Certains lieux, comme certaines rencontres peuvent s’avérer déterminants pour le cours d’une vie .
La rue des synagogues à Casablanca sera pour Armand, une rampe de lancement à partir de laquelle il va sillonner le monde. Seul celui qui a eu une attache à un lieu bien particulier, peut-être à l’aise partout sur terre. C’est dans une de ces synagogues que le petit Armand sera initié, non seulement aux textes traditionnels de la Torah , du Midrach et du Zohar mais c’est là également que se fera sa première éducation musicale auprès de Rabbi David Bouzaglo à l’occasion des Baqashot aux petites heures de la nuit les vendredi soir d’hiver. Il y entraînera dans son sillage son ami E.I. Aharon Frankel. Mais aussitôt le Shabbat terminé, Armand se rendra souvent au Coq d’or à l’invitation du génial Salim Halali. Plus tard, il animera des offices de Kippour aux côtés de Sami el Maghrébi.
Rabbi David fera d’Armand un lecteur de la Torah inimitable et un Shaliah Tsibour qui vous remue jusqu’au tréfonds de l’âme pendant les offices de Rosh Ha-Shana et Kippour à l’ORT Strasbourg en compagnie de ses acolytes les Dr Hamon et Dahan.
Mais Armand n’a jamais voulu occuper officiellement de poste de rabbin ou de ministre officiant.
Il me disait : « si tu veux contribuer avec efficacité pour le progrès du judaïsme, ne sois jamais dépendant du carnet de chèques de la communauté. » Armand a consacré un temps considérable à la synagogue, à la formation des bar-mitsva, sans jamais percevoir le moindre sou. Son salaire, il le percevait à travers l’attachement de ses jeunes disciples, devenus plus tard, des fidèles, assidus et exigeants dans leur approche des textes.
A ce titre la communauté juive ,à travers le FSJU, a décerné à Armand la plus grande distinction en matière d’éducation juive
Et si sa méthode d’enseignement était rigoureuse, son sourire et son regard trahissaient une profonde humanité. On ne peut être Vénérable sans être un tout petit peu Vulnérable.
je peux affirmer, sans hésitation aucune, avait deux amours: la Torah et Janine.
Si Armand était un intellectuel accompli, ayant côtoyé les plus grandes sommités de son temps, il a toujours gardé l’âme de jeune scout de Casablanca. Son enfance il la portait « aux talons de ses souliers ».
J’ai le souvenir d’une rencontre que j’avais organisé dans ma chambre d’étudiant avec Benny Levy. Pendant les deux heures qu’ils ont passé ensemble, ils n’ont évoqué ni la phénoménologie de Husserl ni le cogito cartésien, mais ils ont évoqué tous les deux et avec tendresse, leurs souvenirs d’enfance à Alexandrie et Casablanca et surtout l’amour maternel qui était essentiel pour tous les deux.
Armand était également habité par la soif de rencontrer de l’Autre . Là où un être humain priait devenait pour lui un sanctuaire.
Ses interventions au séminaires judéo-chrétiens à l’Abbaye de Sénanque et plus tard à Viviers en compagnie de Gilles Bernheim ou encore Dominique Cerbeleau ont contribué largement à convertir les chrétiens de l’aversion l’estime. Ses conférences et articles dans le cadre de l’Université, Saint-Jean de Jérusalem, aux côtés du grand islamologue Henri Corbin ou encore Gilbert Durand, restent encore aujourd’hui des sommets de spiritualité comparée comme le furent autrefois les rencontres Eranos.
On dit que le « Cèdre de l’Atlas » a pour principale vertu de dégager les voies respiratoires. Notre « Cèdre Armand » a donné aux versets de la Torah, une nouvelle respiration et un air vivifiant et tonifiant. Ses élèves et ses enfants en sont les dignes représentants.
Joël , après le Kaddish prononcé, il t’appartient avec tes sœurs de poursuivre le travail.
Le cercueil est peut-être en terre, mais ton esprit, Armand, s’élève haut dans le firmament.
C’était Armand tel que je l’ai connu.
C’est mon Ami et c’est mon Maitre
C’est mon Maître et c’est mon Ami.
Gabriel Attias
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